L’interview de la maman confinée : Karine Bailly-de Robien, directrice des éditions Leduc.s

J’ai connu Karine il y a quelques années. Elle a édité plusieurs de mes livres aux éditions Leduc et a cru en moi en éditant mon premier roman, « Celui d’Après » aux éditions Charleston. Avec le temps on est devenues copines. Sous son impulsion la maison d’éditions a bien grossi et fait désormais partie du groupe Albin Michel. Karine a trois enfants, des livres à éditer, des décisions à prendre, des auteurs à publier. Alors comment a t-elle vécu ce confinement ?

Nom Bailly-de Robien

Prénom Karine

Age 39 ans (et des grosses poussières)

Situation de famille ? Mariée, 3 enfants : Alix, bientôt 10 ans, Gabriel 6 ans, et Diane, qui a eu 3 ans pendant le confinement. 

Métier ? Je dirige les éditions Leduc.s (Leduc pratique, Alisio et Charleston), une maison d’édition qui fait partie du groupe Albin Michel. Mon compte Instagram @karinederobien, et mes comptes pro : @lillycharleston, @editionsleduc, @editionsalisio

Lieu de confinement Le Pouliguen 

Comment as tu réagi à l’annonce du confinement ? De façon… active. Nous avons décidé avec mon mari le dimanche soir de quitter Paris pour pouvoir vivre avec nos enfants cette période de confusion dans les conditions “les moins pires” possible. Dans la soirée, nous avons loué une voiture et une maison en Bretagne sur Airbnb. Le lundi matin, j’ai bouclé des dossiers au bureau et l’après-midi, nous étions sur la route. 

Moral (sur 10) : il passe de 2 à 10 et vice versa dans une même journée. L’avantage d’être confinés à cinq, c’est qu’il y en a toujours un qui nous fait voir la vie en rose. Et je découvre le pouvoir ressourçant de la nature : même après une journée chaotique, pouvoir marcher pieds nus dans l’herbe, contempler la lune et les étoiles, c’est merveilleux. Je peux enfin mettre en pratique les conseils des guides des éditions Leduc que je publie depuis 8 ans !

Comment se passent tes journées en ce moment ? Un grand bordel organisé ! A 9h, j’anime ma première réunion sur Meet avec mon équipe éparpillée un peu partout en France. C’est assez joyeux : les pères et les mères de famille sont interrompus par leur progéniture, on plaisante, on échange… Je suis pour le télétravail qui permet selon moi de mieux concilier vie pro et vie perso : en tant que dirigeante d’entreprise, je suis au service de ma “dream team” et en particulier des futures et jeunes mamans. J’aime les “coacher” pour briser le “plafond de mère”, selon l’expression de Marlène Schiappa. A 12h, après avoir enchaîné les “calls” avec mon associé Pierre-Benoît de Veron ou la direction du groupe Albin Michel, je sors de mon bureau comme un coucou : family time ! L’après-midi, je m’octroie un temps de “flow” : surfer sur Internet à la recherche de nouvelles tendances et de nouveaux auteurs potentiels pour notre maison d’édition. Je ne vois pas le temps passer ! Et puis, au milieu d’une visioconférence avec le Québec, Diane surgit en couche : elle ne veut pas faire la sieste. La magie du télétravail confiné… 

L’école à la maison c’est… comment ? J’avais déjà beaucoup d’admiration pour les maitresses de mes enfants, mais alors là… Je suis fière de donner à mes enfants une éducation empathique et ultra-bienveillante, mais je reconnais qu’en période de confinement, c’est mission impossible de tout mener de front. Résultat ? mon fils est super en retard dans son programme. En revanche, il a beaucoup progressé en foot 😉 Et j’ai renoncé à faire le travail à la maison avec ma fille qui est en très petite section de maternelle. Mon aînée, en CM1, est assez autonome et très “bonne élève”, elle envoie chaque soir consciencieusement son travail du jour à sa maîtresse. 

Tu es éditrice. Les projets ont été décalés ? Quand sortiront ils ? J’ai passé les deux premières semaines du confinement à revoir les programmes : avec la fermeture des librairies, il a fallu décaler tous les titres de fin mars, avril et début mai. Certains sortiront au début de l’été, d’autres à la rentrée, et j’ai reporté 15% de nos parutions à 2021. L’objectif était à la fois de ne sacrifier aucun titre et de prendre en compte la demande des libraires : “des belles nouveautés oui, mais pas toutes en même temps !”

As tu déjà une visibilité pour les projets à venir ? Certaines maisons d’édition littéraire ont décidé de ne publier aucun premier roman en septembre. Qu’en penses tu ? Même si nous avons peu de visibilité sur cette pandémie, j’ai tout de même une certitude : un monde dans lequel les gens lisent est un monde meilleur. Donc ma mission de vie, c’est de faire en sorte que les gens lisent, le mieux et le plus possible. Paradoxalement, nous avons décidé de faire notre première rentrée littéraire, avec le formidable roman de Pat Barker, Le Silence des vaincues, qui paraîtra le 18 août aux éditions Charleston : une Illiade féministe pour donner une voix aux grandes muettes de l’Histoire. Un choc ! 

Arrives tu  à lire pendant le confinement ? Et quoi ? Les premiers jours, j’ai eu une “panne”, l’équivalent de la page blanche pour l’écrivain : la hantise de l’éditeur.  Et puis heureusement, c’est revenu, de façon sans doute encore plus passionnelle que d’habitude. Je lis de tout : des livres trouvés par hasard dans notre maison de location (Devenir soi, de Jacques Attali, Personne n’a peur des gens qui sourient de Véronique Ovaldé, Mon année de repos et de détente, d’Ottessa Moshefegh : un message de l’unviers ?). Des romans commandés à la librairie du Pouliguen, qui a mis en place très vite un service de “click and collect” : j’ai adoré Là où chantent les écrevisses de Delia Owens. Et nos parutions : La Femme au manteau violet, un excellent cru de Clarisse Sabard, et Dites à l’avenir que nous arrivons, de Mathieu Baudin, un essai prospectiviste et positif – ça fait du bien, à paraître aux éditions Alisio. 

Quel est le rôle des livres selon toi durant cette drôle de période ?

Un rôle essentiel, d’où ma déception que les livres ne soient pas considérés comme des biens de première nécessité. On n’est jamais vraiment confiné lorsqu’on est entouré de livres. “Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux”, cette citation de Jules Renard me fait un bien fou. 

Le truc le plus inattendu que vous ayez fait depuis le début du confinement ? Nous avons publié un livre en 6 jours chrono, malgré le confinement, malgré le chômage partiel, malgré le choc et l’abattement ! Nous avons eu l’idée folle avec Danaé Tourrand-Viciana, l’éditrice des éditions Charleston, de proposer un recueil de nouvelles primo-numérique et solidaire, en partenariat avec le collectif #ProtègeTonSoignant. Nos autrices ont répondu présentes et se sont mobilisées pour écrire une nouvelle inédite un moins d’une semaine : Emmenez-moi était né ! Nous avions tellement besoin d’aider à notre façon celles et ceux qui sont en première ligne pendant cette pandémie, ce projet nous a donné une énergie incroyable.  

Tes  projets ? A court terme, accompagner nos nouveautés de mai et de juin pour donner à nos auteurs toute la visibilité qu’ils méritent. Et pour le reste, avec ma “dream team”, changer l’édition pour changer le monde : publier moins mais mieux, imprimer éco-responsable, faire vivre les livres dans la durée, donner de la voix aux voix qui inspirent, créer pour inspirer, grandir et faire grandir un peu plus chaque jour. 

Déconfinement le 11 mai ou pas pour toi ? Pas pour moi : aux éditions Leduc.s, le télétravail fonctionne bien, et la perspective d’échanger avec mes auteurs avec un masque ne me réjouit pas : je préfère un visage découvert par écran interposé qu’un visage masqué en face à face ! 

Le premier truc que tu as avez envie de faire après ? Flâner en librairie bien sûr !

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