L’interview de la maman déconfinée : Agathe Ruga, auteure (mais aussi dentiste, blogueuse, chroniqueuse littéraire, et conseillère municipale)

J’ai connu Agathe sur Instagram où, sous le nom de Agathe The Book, cette ancienne dentiste, donne des merveilleux conseils littéraires. Cette maman de 3 enfants a aussi écrit un merveilleux roman paru l’an dernier, Sous le soleil de mes cheveux blonds, est aussi la fondatrice du Grand prix littéraire des blogueurs. Pour elle , elle me le dit dans l’interview, le confinement a réveillé des questionnements. Elle nous en parle avec pudeur mais aussi sincérité. Parce que être mère c’est difficile et que le dire ça l’est aussi. Merci Agathe !

Nom RUGA

Prénom Agathe

Âge 34 ans

Situation de famille ? En couple

Âge des enfants ? Albane 12 ans (5ème), Pénélope 3 ans (Petite section), Clotilde 1 an (crèche)

Métier ? Auteure, c’est la chose qui prend toute la place depuis toujours. Je suis aussi dentiste, blogueuse et chroniqueuse littéraire, et depuis peu conseillère municipale à Chalon-sur-Saône, là où j’habite.

Lieu de confinement ? At home, tous les 5 ! (6 avec le chat)

Comment as tu réagi à l’annonce du confinement ? Alors.

On va, si tu le permets, poser le contexte psychologique d’avant-confinement.

Je pourrais parler d’un début de brouillard qui a commencé à m’envahir après la naissance de Clotilde, il y a un an. Pas vraiment de baby blues, mais le début d’un burn-out parental ou quelque chose entre les deux. J’ai un souvenir brumeux et caniculaire des nuits blanches, enchevêtrées par les enfants et les moustiques, de livres que je n’ai jamais finis, c’était un été de lait et de fièvres, des vacances qui ont duré un siècle. J’étais dans le confinement maternel, celui qui ne se raconte pas.

Je suis arrivée en septembre libérée délivrée par la crèche et l’école, j’ai repris la promo de mon livre, et j’avais de la vie en retard, alors j’ai accepté tout ce qu’on me proposait, jurys de prix littéraires (Prix de la closerie des Lilas notamment), campagne municipale, entre temps j’ai géré le reste, articles pour des magazines littéraire et l’écriture de mon 2ème roman. Pas de temps à perdre, je paniquais pour la moindre minute perdue à mon organisation millimétrée.

J’avais remplacé le repos préconisé par une forte stimulation intellectuelle et sociale parce qu’au 3ème on se croit rôdée, parce qu’on a qu’une vie, on dormira quand on sera mort, allez garçon une petite coupe s’il vous plaît !

Et puis tout simplement parce que ma vie est belle et que j’en ai conscience, que je n’aime pas devoir choisir, que je veux profiter de tout. Et je ne regrette rien.

Je sentais bien qu’il y avait un rouage dans le moteur mais j’ai fait l’autruche, j’ai mis du mascara et mon plus beau sourire. Courses, cuisine, petits pots, natation et sports en tous genres, persuadée que ça allait rouler.

J’allais à Paris souvent pour mes activités littéraires, et j’entendais les sarcasmes d’amis et de la famille « Ah Agathe elle s’en fait pas, je l’ai encore vue se pavaner à Paris ». Oui, plutôt faire envie que pitié, ça a toujours été mon credo. Mais ce que je préférais à Paris, outre les conversations entre adultes ininterrompues, les rencontres d’auteurs passionnants et les grands restaurants, c’était écouter de la musique dans le métro et surtout… dormir. À Paris, je faisais des nuits complètes et des grasses matinées. Je me retapais le temps d’une nuit et je retrouvais ma progéniture heureuse le lendemain. C’était une soupape, un sas de décompression.

On pourrait parler de fuite. Ça en devenait une. Mais qui n’a jamais eu plusieurs enfants en bas âge ne s’avise pas de juger.

Et puis il y a eu l’annonce du confinement. L’impossibilité de fuir justement. L’angoisse sourde qui monte lentement.

J’en viens donc à la réponse à ta question : le 15 mars j’ai fait une crise de panique. La première. J’ai voulu —comme beaucoup de monde— anticiper l’ennui et les heurts— j’ai donc établi un planning drastique. Comme tous les Français, j’ai fait du pain et j’ai couru un jour sur deux. J’ai demandé à mon mec d’alterner avec moi les réveils et les demi-journées avec les petites pour souffler un peu, pour finir mon roman. 7h-21h de pâtes à sel, de courses, de vaisselle et de ménage, pendant deux mois, rien d’autre. On a tenu.

Le pire ce sont les gens bienveillants qui ne savaient pas : « Ça va vous profitez bien des enfants ? Tu lis et écris à gogo ? Vous devez être heureux de vous reposer ! » Si passer sa journée à genoux depuis l’aube à ramasser des legos et vider des pots de pipi est une activité reposante, alors oui on est sacrément bien reposés.

En fait, je n’ai pas attendu un virus pour profiter de mes enfants, ça fait 13 ans que je suis maman, j’ai toujours pris mes mercredis, mes filles ne mangent que deux fois à la cantine et je vais les chercher les soirs à la sortie de l’école. On n’a pas de grand-parent sur place, on n’a pas eu un moment à deux depuis 4 ans.  Je n’étais pas en manque mais déjà en overdose et les vacances scolaires sources d’angoisse. J’attendais le 11 mai comme on attend le geôlier.

Déconfinée maintenant ?

Pas encore…

Le 5 mai, j’ai appris que l’école ne rouvrirait pas pour les petites sections ni pour les 5èmes, et que Clotilde n’était pas acceptée à la crèche parce que je pouvais « télétravailler » (hahaha). Mon mec repartirait travailler et moi j’allais me retrouver seule avec les trois à faire exactement la même chose, légos, pâte à sel, nettoyer de la compote séchée sur une chaise en plastique, tout ça dans les cris incessants.

Coup de fil des gens bienveillants mais qui ne savent toujours pas « Alors, déconfinée, heureuse ? » 

J’ai honte, mais je n’ai jamais réussi à passer par l’acceptation. Je n’ai jamais applaudi les soignants, je n’ai pas plaint ceux qui étaient plus malheureux que moi. J’ai haï ceux qui faisaient des grasses matinées, qui lisaient alors que d’habitude ils ne lisent pas, j’ai détesté ces gens qui à 19h étaient disponibles pour une visio apéro alors que chez nous c’était le moment de rush absolu. J’étais autocentrée sur l’effort de survivre, sans aucun moment pour soi, jamais, sans calme, sans pause, sans sieste commune. Impossible d’être seule aux WC ni de cuisiner paisiblement sans un ou deux enfants assis sur le plan de travail à vous poser plein de questions. J’ai bu beaucoup de rosé, j’ai mis des boules Quiès souvent, pour atténuer le bruit, pour alléger l’existence.

Je me suis plaint aussi, forcément. Réponses des gens bienveillants mais qui ne savent pas : « Mais Agathe, pense aux familles confinées à 10 dans des appartements minuscules! Agathe, voyons, fais un petit effort, on est en pandémie ! »

Un sentiment profond d’injustice féministe m’envahissait. Quand vous avez déjà oeuvré toute votre vie pour ne jamais en arriver là, que vous avez fait des études longues et difficiles, et que vous vous retrouvez assignée à demeure parce que vous pouvez soit-disant télé-travailler, tout ça à cause d’un virus qui a causé le même nombre de morts en tout que de morts quotidiens à cause du tabac, vous ne pouvez tolérer d’être à ce point rétrogradée. Allez ma grande, oui y’a deux mois tu philosophais avec Isabelle Carré, Josiane Balasko e Zoé Felix à La Closerie des Lilas, c’était bien hein ? C’est fini. Allez hop, poussette trottinette, je te propose de refaire quinze fois le tour de ton quartier que tu ne peux plus voir en peinture. Et dépêche toi parce que le dîner doit être prêt à 19h. Parce que l’homme a beaucoup travaillé aujourd’hui, il a ramené plein de petits sous dont vous avez tous besoin.

Déconfite ?

Déconfuite !

Je viens de me réinscrire à l’Ordre des dentistes. Je reprends le chemin des dents la semaine prochaine. Oui j’ai toujours affirmé dans mes interviews que ce n’était pas ma mission de vie mais que je reprendrais en cas de nécessité. Là c’est nécessaire. Soit je prends les anti-dépresseurs que m’a prescrit mon médecin, soit je retravaille. Tant qu’à ne pas pouvoir lire, autant se sentir exister et arrêter la déprime, prendre une nounou pour les soirs avec une partie de mon argent.

Je redeviens ainsi personnel soignant, et mes filles deviennent prioritaires à la crèche et à l’école. Je vais cesser de culpabiliser à lire dans les yeux la tristesse et l’ennui, l’absence de vie sociale pour leur cerveau avide de connexions. Laisser les enfants entre quatre murs de mars à septembre est une aberration absolue.

(Aparté : je comprends qu’on ait peur de la mort. Mais la peur n’évite pas la mort. Il paraît que tout est déjà écrit, le temps n’existe pas, et par conséquent votre mort est déjà programmée. Alors, à quoi bon attendre ? Pour moi, la vraie mort, c’était de ne pas vivre. La vie est —et doit— demeurer un risque.)

Le truc le plus inattendu que tu as fait depuis le début du confinement ?

Faire des apéros dans la cour avec les voisins qu’on ne connaissait pas (distanciation et chacun sa bouteille Marius), 4 trentenaires drôlissimes et adorables. C’est LA belle surprise de ce confinement, on s’est trouvé une nouvelle bande de potes.

Et le truc le plus chou c’est les premiers pas de Clotilde, et récemment sa première bougie, juste après la mienne !

Comment se passent tes journées en ce moment ?

Je prends des baby sitters deux ou trois heures par jour pour respirer et faire les démarches administratives en vue de ma reprise du travail. Je profite plus sereinement des filles et des balades. Je prends mon temps, j’ai réussi à lâcher un peu prise.

Tu es auteure et blogueuse littéraire. Tes projets ont été décalés ?

Sur ce point ça va, comme c’est ma priorité absolue j’ai réussi à sauver les meubles.

  • Mon premier roman sortira au Livre de Poche le 10 juin à la place du 6 mai. Enfin en théorie, on n’ose jurer de rien en ce bas monde.
  • J’ai fini le manuscrit du 2ème pendant les deux mois de confinement. C’était extrêmement douloureux de me sentir constamment empêchée d’écrire, mais à la fois l’écriture a été ma bouée de sauvetage, un point d’horizon, ma liberté, la raison de ne pas finir la bouteille de rosé le soir.

Es tu arrivée à lire pendant le confinement ? Et quoi ?

Non, impossible. Pas l’envie, pas le temps, pas le moment…

Quel est le rôle des livres selon toi durant cette drôle de période ?

Futile, décalé, impossible. Quand vous êtes en crise, en pandémie, cela paraît abscons voire obscène de vous mettre la tête dans une fiction. C’est juste mon avis bien sûr, mais je ne connais pas beaucoup de gens qui ont réussi à lire.

Les livres que tu attends le plus maintenant ?

Celui d’Amanda Sthers, « Lettre d’amour sans le dire », et « Quadrille » d’Inès Benaroya. Et puis j’attends aussi la rentrée littéraire, notamment le prochain livre de Julien Dufresne-lamy, notre lauréat du Grand Prix des Blogueurs.

Tes  projets ?

Me réconcilier avec mon rôle de mère. Je voudrais que mes enfants me manquent, être folle de joie de les retrouver le soir et d’écouter le récit de leurs journées.

Ton rêve là tout de suite ?

Deux jours toute seule avec des livres, n’importe où. 🙂

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