On dit quoi aux gosses ?

Ca fait bien quelques années maintenant que je vois mon pays aller mal. Ca ne date pas de là. Ca ne date pas de Charlie Hebdo ou de l’Hyper Casher ou encore du prêtre -Jacques Hamel- assassiné au sein de son église. Ca remonte aussi loin que je me souvienne, à mon enfance.

Je suis française et je suis juive. J’ai été élevée dans l’amour de la France, j’ai perdu des membres de ma famille en 14-18, d’autres durant la Shoah.

La légende familaile raconte que j’ai fait mes premiers pas le jour de l’attentat de la synagogue de la rue Copernic à Paris (octobre 1980). Ca marque.

Depuis l’enfance, lorsque je me rends à la synagogue, la police monte la garde. On me demande pourquoi je viens, on me fouille parfois, on me conseille en partant de ne surtout pas rester devant la synagogue pour ne pas prendre de risques. Ne pas prendre de risque. Ca fait longtemps donc qu’être juif en France est devenu « risqué ». Heureux comme un juif en France.

A l’époque, l’adolescence, je crois que mes amies d’école (laïque) ne se rendaient pas compte qu’on avait un peu la pression tout de même et que prier le samedi à la syna, c’était risqué.

Je ne plains pas, j’ai de la chance, je vais à la synagogue en prenant certes un risque mais je suis dans un pays où je peux pratiquer ma religion, dire ce que je veux, aimer la musique que j’aime, me marier, avorter, divorcer, critiquer, lire ce qu’il me plait, avoir des enfants, les élever à l’école laïque. Je mesure cette chance et j’élève mes enfants avec mon mari avec toujours en musique de fond la Marseillaise.

Les soldats devant les syna, je vous le dis, je connais.

Et puis il y a eu Ilan Halimi, tué parce que juif et puis la tuerie infâme de Toulouse où militaires, enfants juifs (3,6 et 9 ans à bout portant) et professeurs juifs ont été tués. Pour ça.

Là ça a dérapé; Peu de gens sont descendus dans la rue à l’époque. C’est comme ça.

Après tout s’est accéléré. Charlie Hebdo, Hyper Casher, Bataclan, Nice et d’autres crimes insoutenables.

Et puis vendredi, on a décapité un professeur des écoles en pleine rue, en plein jour. En France. Pour avoir osé parler de liberté.

On en est là.

Donc nous parents, on avait déjà dit à nos enfants « quand tu vas à la syna, fais attention, pas de kippa sur la tête en chemin ». Puis on leur a dit « bon gaffe aux salles de concert ». Puis « gaffe à ce que tu lis, oui évidemment lis ce que tu veux mais tout le monde n’aime pas ça ». Puis « gaffe quand tu vas acheter de la viande casher ». Puis » gaffe si tu sors un 14 juillet, y a des fous qui tirent sur les gens ».

Fais gaffe à la vie quoi.

On en est à dire à nos gosses (qui portent déjà le poids d’une époque lourde et d’un masque) « fais gaffe, on peut te tirer dessus à chaque coin de rue ».

Ecrire ici ne changera rien. Juste partager mes angoisses de maman. Moi mes enfants je les élèves en France, dans l’amour de leur patrie, dans l’amour de leur prochain. On ne ment pas, on ne trahit pas et on ne tue pas. ON NE TUE PAS.

Alors on leur dit quoi ? Ouais un gars de 18 ans a coupé la tête d’un professeur de 4ème qui avait montré des caricatures.

Je ne sais pas vous mais moi j’ai peur, moi cette image me hante, moi je tremble d’allumer la radio ou la télé avec les enfants.

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